Présentation
Le Comité d'Echanges Franco-Japonais (CEFJ) et le Comité d'Echanges Franco-Chinois (CEFC) de la
CCIP lancent la première d'une série de conférences intitulées « Thé de Chine, Thé du Japon », qui
proposeront une analyse culturelle et comparative des pratiques économiques et commerciales des trois
pays grâce aux témoignages de professionnels et de spécialistes géographiques.
Nous souhaiterions tout d'abord rappeler quelques chiffres importants.
Entre 2009 et 2010, les exportations françaises en Chine ont augmenté de 40% à 11 milliards d'euros.
Quant aux importations, elles ont enregistré une hausse de 24% à 37 milliards. La Chine est la 3ème
destination d'implantation pour la France. On compte environ 100 entreprises chinoises implantées en
France ce qui représente 1,8 milliard d'euros d'investissements et 8 000 emplois.
Pour la même période, les exportations françaises vers le Japon ont progressé de 20% et les importations
de produits japonais de 10%. 450 entreprises japonaises sont implantées en France et les investissements
directs japonais en France sont considérables.
Nous avons choisi le thé comme fil conducteur de cette série de séminaires car ce thème nous permet de
mettre en exergue les similitudes et les différences entre la Chine et le Japon. Découvert il y a 4000 ans en
Chine, le thé a été importé au Japon au VIème siècle apr. J.-C. Si le développement du thé a connu une
évolution complètement différente en Chine et au Japon, il en est de même pour la manière de penser et de
faire des affaires. Cette conférence vise à identifier les points communs et les différences culturelles entre le
Japon, la Chine et la France, pour que l'on puisse s'y référer lorsque l'on fait des affaires dans ces trois
pays.
Intervention de Monsieur Tan, gérant de la maison « L'empire des thés » et adjoint au maire du
XIIIème arrondissement de Paris
En France, nous avons une connaissance plutôt limitée du thé et nous en buvons assez peu. Pourtant, c'est
la seconde boisson la plus consommée au monde après l'eau.
Le thé est né en Chine il y a 4000 ans, puis il a été importé en Inde il y a 160 ans. Beaucoup de gens en
France pensent que le thé est anglais alors que le thé anglais vient des plantations indiennes. Ce fut d'abord
un médicament et un aliment avant de devenir une boisson, et il fut d'abord consommé sous forme de
poudre avant d'être infusé (c'est justement en poudre qu'il est traditionnellement consommé au Japon -
matcha).
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, il n'existe qu'un seul plant de théier sur le plan biologique : le
Camellia sinensis. On distingue 6 grandes familles de thé selon la coloration et la fermentation : le thé blanc,
le thé jaune, le thé vert qui sont des thés non fermentés ; les thés bleu-vert Oolong partiellement fermentés ;
le thé rouge entièrement fermenté (black tea en anglais) et enfin, le thé noir triplement fermenté. Les thés
parfumés et les mélanges entrent dans une catégorie à part.
Les thés non fermentés (thés blanc, jaune et vert) sont cultivés principalement dans les provinces situées à
l'Est de la Chine (Anhui, Zhejiang, Jiangxi et un peu dans le Fujian). Le thé vert est notamment utilisé pour la
préparation du thé à la menthe, boisson très populaire dans les pays nord-africains. Parmi les différentes
sortes de thé vert, nous avons le matcha introduit au Japon en 1191, et utilisé dans le Cha no yu, la
cérémonie de thé.
Ensuite, nous avons les thés partiellement fermentés appelés Oolong que l'on trouve dans les provinces de
Canton et du Fujian, dans le Sud de la Chine, ainsi qu'à Taïwan. Ces thés sont fermentés entre 15 et 70%.
Certaines variétés sont particulièrement corsées et parfumées telles que le hao ling. Quant au chan cha, il
est à l'origine du mouvement zen au Japon.
Les thés fermentés ou thés rouges, connus en France sous le nom de thés noirs, sont essentiellement
cultivés en Inde et au Sri Lanka. Leurs feuilles sont très souvent consommées en infusion.
Les thés noirs triplement fermentés proviennent de la région du Yunnan et ce sont les seuls thés qui se
bonifient avec le temps comme les bons vins d'où leur prix très élevé. Ce thé est compressé en briques ce
qui, dans le passé, facilitait son transport.
Les thés parfumés aux fruits ou aux fleurs représentent 90% des thés consommés en France.
Petite astuce : pour obtenir un thé déthéiné, il suffit de laisser infuser quelques instants les feuilles de thé,
puis de jeter la première eau. Par ailleurs, un thé très fort n'est pas plus excitant qu'un autre moins fort : il
suffit de supprimer la théine. Enfin, les feuilles de thé consommées peuvent servir à la préparation de
masques ou de désodorisants.
Intervention de Madame Hiroko Inoue, présidente de l'Association Alea-Japon créée en 1998 pour
promouvoir les échanges culturels entre France et Japon
La cérémonie du thé est un art de vivre et une synthèse des arts traditionnels japonais : le jardin ou rôji,
l'architecture du pavillon de thé, la calligraphie ou kakejiku imprégnée de philosophie zen, l'art floral
(chabana), le vase d'Ikebana, l'encens kô, la céramique, la gastronomie avec le kaiseki, les gâteaux
wagashi et le kimono. La cérémonie du thé repose sur deux notions zen : la première est le wakeiseijaku, wa
signifiant harmonie, respect, pureté et jaku renvoyant à la sérénité, au calme ; la seconde notion est le ichigo
ichie, une rencontre pour la vie, une seule occasion pour la vie. Il s'agit de vivre dans l'instant la parole et le
geste qui ne peuvent être renouvelés. Il est donc important de vivre l'instant ensemble et en harmonie. Pour
les Japonais, la cérémonie du thé est l'essence même de l'esthétisme du wabi-sabi (l'art de la simplicité et
de la beauté japonaise) et elle offre une occasion unique de rechercher sa propre spiritualité.
Intervention de Monsieur Katsumi Nakamura, vice-président du comité exécutif du groupe Renault,
leader du Comité de Management de la Région Asie-Afrique
Mon parcours professionnel se découpe en trois grandes périodes :
- de 1978 à 2002, une première expérience au Japon, chez Nissan ;
- de 2002 à 2008, un séjour en Chine dans le cadre de la création d'une joint-venture entre Nissan et
Dongfeng Motor Co. Ltd ;
- et, depuis mai 2008, mon expérience en France en tant que leader du Comité de Management de la
Région Asie-Afrique.
Avoir travaillé dans trois pays différents fait toute l'originalité de mon parcours. Après avoir terminé mes
études universitaires, je démarre ma carrière professionnelle en 1978 chez Nissan comme ingénieur
conception automobile et participe notamment au développement de la Primera première génération. De
1996 à 2000, je travaille au sein du Département de la planification et du développement stratégique. A
l'époque, Nissan traverse une période extrêmement difficile. Avec mon équipe, je réfléchis aux synergies à
développer dans le cadre d'un futur partenariat et c'est en 1999 que l'alliance avec Renault est signée. En
2000, je suis nommé Directeur de programme/produits pour les SUV (Sports Utility Vehicles), je développe
les premiers pick-up Nissan et pars à la conquête du marché américain. J'occupe cette fonction jusqu'en
2002, année où l'on me propose un poste en Chine pour y lancer l'activité de Nissan : c'est le début d'une
expérience très intéressante !
Les négociations de Nissan avec les constructeurs chinois et notamment avec Dongfeng Motor aboutissent
à la création d'une joint-venture et à l'élaboration d'un modèle unique. Cet accord doit permettre à la société
chinoise de bénéficier des fonds et des technologies japonaises, et à Nissan de s'implanter sur le marché
chinois et de se développer rapidement. La nouvelle entité créée prend le nom de DFL et compte 70 000
salariés répartis sur 5 sites de production. En un premier temps, il s'avère nécessaire de définir une direction
et une vision communes afin de créer de la valeur et d'assurer une croissance durable. Un business plan sur
4 ans est élaboré et trois objectifs sont définis :
- multiplication de la croissance par 2 ;
- amélioration opérationnelle (amélioration de la qualité, de la productivité, réduction des coûts de
production, injection de fonds) ;
- développement d'une culture d'entreprise et d'un management fondés sur le respect réciproque, la
volonté de travailler ensemble pour la même entité, l'acceptation de la diversité et la communication.
En 2008, je rejoins Renault en France. Ma mission consiste à développer la stratégie de Renault en Afrique
et en Asie, à poser les jalons de l'avenir et à apporter mon expérience au personnel Renault.
Aujourd'hui, la présence du constructeur français est plutôt limitée dans ces deux régions du monde. A mon
arrivée, j'ai été confronté à des difficultés notamment en Inde et en Iran, problèmes qui depuis ont été
surmontés.
L'objectif est de vendre 450 000 véhicules dans ce secteur géographique d'ici à 2013 contre 287 000 unités
en 2010.
Travailler au Japon, en Chine et en France m'a permis d'identifier les clés du succès pour une entreprise :
- partager une vision commune ;
- expliquer, être à l'écoute, travailler dur ;
- atteindre le succès pas à pas ;
- développer les équipes et miser sur la confiance.
Par ailleurs, j'ai pu relever un certain nombre de différences entre les trois pays. D'après mon expérience :
- les Japonais sont plus pragmatiques, aiment travailler en équipe et accordent beaucoup
d'importance à la technologie ;
- les Français sont philosophes, individualistes et s'intéressent plus à la culture de la société,
notamment dans le cas de Renault ;
- quant aux Chinois, ils me semblent plus axés sur les affaires, individualistes mais agissant à
l'intérieur d'un cercle, d'un réseau très efficace, et ils sont tournés vers l'avenir.
N'oublions pas que l'histoire et les caractéristiques géographiques ont une influence déterminante sur la
culture et les personnes.
Toutefois, Japon, Chine et France possèdent également un certain nombre de points communs. Tous les
trois sont fiers de leur culture, de leur économie et de leur pays et possèdent une forte personnalité.
Pour conclure, je dirais que le succès d'un leadership multiculturel implique la nécessité de partager une
vision commune, la volonté d'oeuvrer pour le groupe et l'entreprise, le respect et la confiance dans les
équipes. Je vous remercie de votre attention.
Intervention de Monsieur Gailly
En tant que Président de la Chambre de Commerce de Paris et du Comité Franco-Japonais, je remercie les
intervenants ainsi que le public d'être présents pour partager ce moment de culture commune. Il est très
important pour les hommes d'affaires français de mieux appréhender les cultures chinoise et japonaise pour
s'implanter en Asie et j'espère que cette conférence permettra également aux Chinois et aux Japonais de
mieux comprendre les particularismes de la culture française. Pour réussir une affaire, le point essentiel est
de comprendre l'homme et la femme avec laquelle nous travaillons. Ces conférences permettront d'identifier
les points de convergence et de divergence des trois cultures. C'est un très beau symbole que d'avoir pris
pour emblème de ces rencontres le thé, plante qui ne cesse de tisser des liens entre nos cultures.
Intervention de Monsieur Jacques Léger, ancien Directeur général de Valeo Transmissions, ancien
Directeur de l'industrie du groupe Alstom, éditeur d'un logiciel de chinois
Aujourd'hui, nous sommes dans un monde en pleine métamorphose et il est très important de comprendre
les grandes évolutions en cours.
Les Etats-Unis et la France ont une balance commerciale largement déficitaire avec la Chine contrairement
à d'autres pays tels que le Japon et l'Allemagne qui s'en sortent très bien. Ces données prouvent que si l'on
a de la valeur et que l'on est professionnel, il est possible d'avoir une balance commerciale équilibrée, voire
positive.
Un élément très important est la dimension de la Chine. Depuis un certain nombre d'années, nous vivions
avec les Américains, les Européens, les Japonais lorsqu'à l'improviste, un mastodonte a fait son irruption : la
Chine ! Cette arrivée dans une économie mondiale non préparée à un tel événement entraîne des
conséquences non négligeables. La Chine compte pratiquement un milliard de population active (950
millions aujourd'hui, 1 milliard en 2016), soit un tiers de la population active mondiale. La France enregistre
le plus faible taux de population active, 43% chômeurs inclus, contre 67% en Chine ainsi que le temps de
travail annuel le plus bas au monde avec 1400 heures/an. A titre comparatif, les Sud-Coréens effectuent
2400 heures de travail annuelles. Par ailleurs, si l'on multiplie la population active par le temps de travail, on
obtient le potentiel de travail d'un pays. La Chine, par ses dimensions extraordinaires, bat tous les records
avec des milliards d'heures de travail.
Il est indispensable de connaître ces chiffres pour mieux comprendre la Chine.
Au cours de ces 30 dernières années, 500 millions d'emplois ont été créés en Chine. Le nombre d'étudiants
en université (27 millions) est égal à la population active en France chômeurs compris (28 millions dont 4
millions de chômeurs).
En ce qui concerne le PIB total, on remarque que les Etats-Unis restent en tête du classement et que le
Japon vient d'être dépassé par la Chine. En revanche, si l'on s'intéresse au PIB par habitant, la Chine est
loin derrière les grandes puissances. Le PIB par habitant est représentatif du pouvoir d'achat de la
population d'un pays mais si l'on calcule le PIB par actif, on constate que la France a le niveau le plus élevé
du monde, avec 91 000 euros par actif, ce qui revient à dire que la France a le prix de revient le plus élevé.
Cette donnée soulève des questions liées à la compétitivité d'un pays et à la monnaie.
Un autre sujet qui mérite attention est celui des modèles de développement. La France et le Japon se sont
toujours développés selon le modèle que j'ai baptisé « C.I.P.E. » : compétence-innovation-productionemploi.
On part d'une compétence ; cette compétence permet d'innover ; l'innovation entraîne la production
qui génère des emplois. Ce modèle a été suivi par pratiquement tous les pays occidentaux et également par
la Corée du Sud.
Puis, les pays européens, les Etats-Unis et le Japon, dans une moindre mesure, ont commencé à
délocaliser. Or, en délocalisant, nos compétences et nos capacités d'innovation sont condamnées à
diminuer car un pays qui innove est un pays qui produit. La Chine, quant à elle, a choisi un tout autre
modèle : elle a incité les étrangers à venir produire chez elle. Cette production a créé 500 millions d'emplois
qui lui permettent de développer des compétences et donc d'innover.
Autre donnée importante : le déficit de la balance commerciale de l'Europe et des Etats-Unis qui s'élève à
2 800 milliards de dollars sur 10 ans, ce qui correspond aux réserves de changes de la Chine.
La France a su développer un modèle qui s'appuie sur les technologies telles que le nucléaire ou l'aviation,
et qui se fonde d'abord sur le marché national puis sur l'exportation. Le Japon a toujours eu des
caractéristiques particulières. Les Japonais possèdent un extrême professionnalisme. Si les Américains ont
inventé les méthodes financières, force est d'admettre que tout ce que nous savons dans l'industrie, nous
vient du Japon (méthodes de production, de qualité, d'innovation, marketing). Le Japon reste le grand
professionnel de l'industrie.
Les Chinois, quant à eux, ont créé un potentiel de situations extraordinaire qui a attiré les Occidentaux
créant ainsi des emplois et facilitant le développement économique. Ils ont également pu acquérir des
technologies grâce aux joint-ventures. En effet, la Chine permet aux étrangers de s'implanter sur son
territoire en échange de technologies et peut ainsi acquérir très rapidement des compétences. La Chine a
toujours représenté 30% du PIB mondial avant de connaître une chute à 5% en 1976-78, à la fin de la
Révolution culturelle. Aujourd'hui, elle aspire à redevenir le centre du monde. Une entreprise qui n'est pas
présente en Chine, est potentiellement morte dans les années à venir. Il faut donc essayer de développer
des partenariats avec des sociétés chinoises, être considéré comme une société chinoise et ne pas avoir
peur des transferts de technologie. Enfin, il faut intégrer l'idée que tôt ou tard les grandes sociétés
occidentales seront obligées de transférer leur siège social en Chine. Toutefois, pour s'installer durablement
dans ce pays, il est indispensable d'apprendre le chinois. Or actuellement, près de 95% des Occidentaux qui
travaillent en Chine ne parlent pas le mandarin.
Intervention de Monsieur Claude Meyer, maître de conférences à Sciences-Po
Je souhaite aborder les relations Chine-Japon sous l'angle du leadership en Asie, thème central de mon
livre, et plus précisément du leadership économique : que veut dire le dépassement du PIB japonais par la
Chine ?
Il est important de replacer ces deux puissances dans leur contexte, celui de l'Asie de l'Est, région vers
laquelle se déplace le centre de gravité de l'économie mondiale et qui connaît un processus de
régionalisation et d'intégration du point de vue commercial (le commerce intérieur à cette zone atteint 57%,
multiplication des accords de libre-échange, coopération monétaire). Ce processus est totalement différent
de celui de l'Europe car il part des marchés et des besoins des entreprises, et ne résulte pas d'une volonté
politique comme en Europe.
Le Japon et la Chine sont deux géants économiques avec une convergence dans les modèles de
développement économique malgré la différence de régime politique. En effet, nous avons dans les deux
cas des économies administrées, des salaires modestes (entre 1965 et 1973 pour le Japon), une épargne
abondante qui finance l'industrie et une forte volonté nationale de rattraper les économies développées. Les
principales différences sont le rôle de l'Etat et, dans le cas de la Chine, l'extraordinaire ouverture aux
investissements étrangers.
Je rappelle très rapidement les points forts de la Chine : 2ème puissance industrielle, 1er exportateur mondial,
épargne et ressources de force de travail abondantes. Et je tiens également à mettre en avant la
compétitivité et la résilience du Japon. A PIB équivalent, le pays du soleil levant produit presque autant que
la Chine avec 2,2% de la population mondiale. La recherche et développement au Japon représente 17% de
la recherche mondiale.
Les économies chinoise et japonaise sont interdépendantes et complémentaires. La Chine est le premier
partenaire commercial du Japon donc, plus la Chine grandit, plus le Japon exporte.
Par ailleurs, le Japon et la Chine se livrent une compétition acharnée pour l'accès aux ressources naturelles
et également dans la technologie et la finance.
Le Japon a été et demeure dans une certaine mesure le leader économique en Asie. Tout d'abord, sur le
plan industriel, le Japon reste le premier investisseur avec un nombre important de filiales dans toute l'Asie.
Puis, il est au coeur de ce qu'on appelle le circuit intégré, c'est-à-dire la division verticale du travail qui s'est
mise en place dans cette région du monde. Il est aussi leader du point de vue financier avec un réseau de
banques dense et des aides publiques au développement très importantes. Le Japon joue un rôle
considérable dans l'intégration financière de l'Asie. Enfin, le soft power constitue un atout de premier plan
pour le Japon. Pour un grand nombre de ses voisins asiatiques, le Japon reste une référence et ce, malgré
les différentes crises économiques.
L'ambition chinoise est de rattraper et de dépasser le Japon. Il est important de distinguer deux aspects :
quantitatif et qualitatif. D'ici 2030, nous allons assister à des bouleversements importants dans la hiérarchie
des grandes puissances. Parmi les 4 premières puissances mondiales, 3 seront en Asie : on aura les Etats-
Unis, la Chine, l'Inde et le Japon. En 2030, l'économie chinoise représentera quatre fois l'économie
japonaise mais le revenu par habitant chinois ne sera que le tiers de celui japonais. Cela signifie que la
productivité de l'économique japonaise qui est actuellement dix fois supérieure à la productivité chinoise,
sera en 2030 encore huit fois supérieure. Ceci s'explique par la domination technologique écrasante du
Japon au plan mondial dans de nombreux secteurs. Les dépenses du Japon en recherche et
développement représentent 3,6% du PIB contre 2,5% en moyenne pour les pays de l'OCDE et 1,4% pour
la Chine. Concernant les brevets triadiques (les brevets déposés simultanément au Japon, aux Etats-Unis et
en Europe), le Japon en détient 30% et il est numéro un pour le nombre de brevets par habitant. Face à
cela, la Chine affiche de grandes ambitions et effectue un rattrapage spectaculaire notamment dans le
domaine de l'aéronautique ou des TGV. Il est difficile de se faire un jugement sur l'état actuel de la
recherche et développement en Chine mais il semblerait les Chinois soient encore faibles en recherche
fondamentale. Toutefois, leurs ambitions sont extrêmement fortes, l'objectif étant d'atteindre 2,5% du PIB en
2020. Parallèlement, le Japon continue la course en tête car la technologie est primordiale pour ce pays :
c'est innover ou c'est mourir.
A l'horizon de 15-20 ans, le Japon va continuer à maintenir une certaine avance sur la Chine, mais pas audelà.
On devrait avoir une forme de co-leadership sur fond de très grande rivalité où s'alterneront phases de
coopération et phases d'affrontement. En 2030, la Chine sera en mesure d'imposer au Japon son leadership
économique et stratégique. Si la communauté asiatique évolue sous le format « Asean Plus Trois », le
Japon pourrait alors devenir une grande puissance civile. En revanche, si on s'oriente vers un « Asean Plus
Six » incluant l'Inde, la Nouvelle-Zélande et l'Australie, on aura une fédération asiatique plus équilibrée en
termes démocratique.
Questions de la salle :
Pourquoi le Japon ne parvient-il pas à sortir de la récession en dépit de son avance technologique et
industrielle ?
Réponse de M. Nakamura :
Excellente question mais il est très difficile d'y répondre. Le Japon avance mais très lentement comparé à
d'autres pays. Nous n'avons pas de vision clairement définie, nous ne savons pas dans quelle direction
aller : voici notre principale difficulté. Dans les années 70-80, nous avions un objectif bien précis, nous
souhaitions rattraper les Etats-Unis et les idées développées allaient en ce sens. Aujourd'hui, les entreprises
japonaises vont dans une direction et le pays, dans une autre.
Réponse de M. Meyer :
Les faiblesses du Japon ne sont hélas pas passagères mais structurelles. Le déclin démographique est
extrêmement difficile à endiguer. L'endettement public est insoutenable et on est en état de déflation ce qui
est un signe de défiance vis-à-vis de l'avenir. Le manque de désir de fonder une famille traduit une perte de
confiance de la société japonaise en elle-même. La crise des années 80 a été très brutale et le Japon est
très incertain sur son destin. Il oscille entre Occident et Asie. La crise politique est un facteur majeur : en 20
ans, 20 premiers ministres se sont succédé. L'alternance du parti démocrate a beaucoup déçu. Alors que la
Chine se montre conquérante, le Japon se replie sur lui-même.
Le Japon est une économie mature et, comme d'autres pays, ne peut plus espérer des taux de croissance
extraordinaires. Le Japon est en train d'amorcer la post-croissance, c'est-à-dire une croissance modérée. Si
la confiance dans les politiques revenait, nous pourrions espérer une croissance de l'ordre d'1,8-2%.
La Chine deviendra-t-elle un véritable rouleau compresseur ?
Réponse de M. Léger :
Avant de répondre, j'aimerais préciser qu'il existe deux types de population. Dans nos pays, nous avons des
gens qualifiés (ingénieurs, docteurs…) qui vont être des véhicules de développement. Il s'agit de la « route
du haut ». Or, tout le monde ne peut pas travailler dans les hautes technologies et l'économie doit être
capable d'offrir des emplois à ces personnes. C'est ce que j'appelle la « route du bas ».
Revenons à la Chine. Pour ce pays, le principe du « mandat du ciel » est essentiel : celui qui dirige, doit
nourrir le peuple. Ce principe, conjugué au désir de recouvrer la place que la Chine a toujours occupée,
permet d'obtenir un système centré sur la création de richesses et d'emplois. La Chine a été capable de
faire reculer la pauvreté et la famine ; elle remplit la « route du bas ». Son problème immédiat est de créer
40 millions d'emplois par an. La Chine ne peut les « prendre » qu'aux Occidentaux. C'est un rouleau
compresseur financier : les Etats-Unis n'existent que par le financement de la Chine et cela commence à
être vrai également pour l'Europe. La Chine est dirigée comme une entreprise. La continuité est un autre
facteur important. On connaît le Président de la République et le Premier Ministre jusqu'en 2022 ! La Chine
est un rouleau compresseur qui a de la continuité mais difficile de savoir s'il est dangereux. Seul l'avenir
nous le dira.
Monsieur Nakamura, pensez-vous que l'esprit des affaires japonais soit très différent de l'esprit chinois qui
pour certains semble plus proche de celui français ?
Réponse de M. Nakamura :
Je pense que dans le secteur automobile la relation client-fournisseur est différente par rapport à celle des
autres industries. Si nous souhaitons obtenir une voiture de qualité, nous devons travailler en étroite
collaboration avec eux et ce, dès la conception du véhicule. Une bonne entente au sein de l'équipe est
également indispensable. Ce discours vaut aussi bien pour la Chine que pour l'Europe ou les Etats-Unis.
Les groupements industriels existent-ils en Chine ? Est-il difficile de pénétrer l'industrie chinoise ?
Réponse de M. Léger :
Pénétrer le marché chinois n'est pas facile pour différentes raisons. Tout d'abord, la concurrence n'est pas
toujours très loyale. Vous vous implantez dans une région, et vous découvrez après coup que beaucoup
d'autres concurrents font exactement la même chose que vous au même endroit. Par ailleurs, tenter cette
aventure seul est extrêmement compliqué. Vous n'êtes pas considéré comme un acteur chinois. Il est plus
facile de s'y installer en établissant un partenariat. En ce qui concerne les méthodes de production, la Chine
est bien loin derrière l'Europe et le Japon mais elle rattrape son retard progressivement. Les Occidentaux
qui arrivent en Chine y importent leurs technologies.
Que pensez-vous des mouvements d'intégration régionale en Asie et des négociations des accords de libreéchange
entre le Japon et l'Union européenne ?
Réponse de M. Meyer :
En ce qui concerne les négociations du libre-échange entre Japon et Union Européenne, il y aurait quelques
points de blocage qui retarderaient le processus. Le processus a été beaucoup plus rapide pour la Corée du
Sud. Pourtant, la conclusion d'un accord avec l'Union européenne stimulerait les exportations japonaises
(diminution des frais de douane, etc.) Le Japon est aiguillonné par la Corée du Sud et par la Chine. J'espère
que l'Union européenne prendra en compte la volonté du Japon de conclure rapidement et qu'elle ne lui
demandera pas des réformes réglementaires à mener dans des délais extrêmement difficiles à tenir pour le
Japon.
Que pensez-vous de la sous-évaluation du yuan par rapport au dollar qui permet à la Chine d'avoir une
compétitivité inégalée au niveau des exportations malgré une hausse des taux d'intérêt ?
Réponse de M. Meyer :
Oui, effectivement, c'est une question essentielle qui a été soulevée à Vancouver, lors de la dernière réunion
des ministres des finances du G20. Je pense que la question du yuan ne peut être séparée du problème des
déséquilibres mondiaux en termes d'épargne. Les déficits courants s'analysent comme un excès ou un
déficit d'épargne et il faut examiner la situation aussi bien en Chine qu'aux Etats-Unis. Par ailleurs, il est très
difficile de déterminer de combien le yuan est sous-évalué. C'est en effet une monnaie non convertible et par
conséquent on ne sait pas ce qu'elle vaut sur le marché. Si l'on se réfère à toutes les études réalisées, le
yuan serait sous-évalué de 20% en termes de taux de change effectif.
Je pense que c'est une illusion de croire qu'une simple réévaluation du yuan de 20% soulagerait la balance
des paiements européenne. La compétitivité chinoise ne vient pas que de la sous-évaluation. Le problème
majeur reste le coût du travail.
Il faut que le yuan s'apprécie d'une manière progressive. C'est dans l'intérêt de la Chine pour lutter contre
l'inflation et la contestation intérieure. Je m'étonne que la Chine soit si réticente. Par ailleurs, le document
que le FMI a remis aux ministres des finances m'a beaucoup surpris : il recommande une dépréciation du
dollar ! Or, si on demande à la Chine de rééquilibrer un certain nombre de dérèglements, on doit également
demander aux Etats-Unis de prendre certaines mesures : relever le taux d'épargne brut, inciter les
entreprises à verser moins de dividendes, l'Etat à réduire son déficit budgétaire et les ménages à moins
consommer. Conclusion : les deux côtés doivent faire des efforts.
Réponse de M. Léger :
Il y a une différence de philosophie fondamentale entre la Chine et l'Occident. L'objectif de la Chine, c'est
l'emploi. En Chine, la monnaie est au service de l'actif, de l'emploi. En Europe, l'objectif est au service des
retraités, des épargnants. Ce sont deux philosophies diamétralement opposées parce que le mandat du ciel
dont j'ai parlé précédemment oblige le parti communiste à créer des emplois.
Deuxième point : si nous avions fait cette réunion dans les années 70-80, nous aurions parlé de rouleau
compresseur japonais. Or, de 1975 à 1995, le yen a été réévalué à trois reprises ce qui a été un coup de
frein considérable pour l'économie du Japon. Est-ce que la Chine est également à un coefficient 3 ? Peutêtre,
mais pour l'instant le yuan n'est pas convertible.
Si cela change dans les années à venir, les Chinois seront capables de réagir. Ils auront entre temps modifié
le système international et l'Occident se sera encore plus affaibli.
Il ne faut pas croire qu'une réévaluation du yuan suffirait à modifier les flux des transferts des produits. Nous
sommes maintenant dépendants de la Chine en termes de production. Ce n'est plus seulement une question
de prix : nous ne fabriquons plus rien ! Le jour où le yuan sera réévalué, le flux ne baissera pas mais la
valeur des importations occidentales augmentera de 20% entraînant une hausse de notre déficit
commercial. Notre folie c'est d'avoir perdu l'emploi et d'avoir tout transféré chez les autres pour répondre à
notre souci de fainéantise.